Atlas 2026 du CNOM : la médecine de ville change de modèle

245 847 médecins en activité, +14 % depuis 2010. Et pourtant, sur le terrain, l'accès au soin se dégrade. L'Atlas annuel publié par l'Ordre des médecins le 21 avril 2026 dessine une mutation profonde : le salariat devient majoritaire, la nouvelle génération refuse l'isolement libéral, et la médecine générale recule. Un changement de modèle, pas une crise des effectifs.

Atlas de la démographie médicale 2026 Conseil national de l'Ordre des médecins 21 avril 2026 Données au 1er janvier 2026
Lire le communiqué officiel du CNOM

Source primaire : Conseil national de l'Ordre des médecins, Atlas de la démographie médicale 2026, publié le 21 avril 2026. Données complémentaires sur les nouveaux diplômés issues de la DREES.

245 847
Médecins en activité au 1er janvier 2026 (+1,9 % sur un an)
CNOM, Atlas 2026
87
Départements sur 100 ont vu leur densité de généralistes baisser entre 2010 et 2026
CNOM, Atlas 2026 Tome 2, Carte 82
40 %
Médecins généralistes exerçant en cabinet pluriprofessionnel
CNOM & DREES
46 %
Des nouveaux MG primo-inscrits en 2010 ont débuté en activité intermittente (remplacements)
CNOM, Atlas 2025 Tome 1
47 %
Premier mode d'exercice : le salariat (vs 41,6 % libéral exclusif)
CNOM, Atlas 2026

Plus de médecins, mais moins d'accès : le paradoxe

Le chiffre est positif : 245 847 médecins sont inscrits au Tableau de l'Ordre au 1er janvier 2026, tous modes d'exercice confondus. La hausse atteint 1,9 % sur un an, environ 14 % depuis 2010. La baisse historique des effectifs est, comme l'écrit le CNOM, « désormais derrière nous ». À horizon 2040, un consensus se dessine sur une progression d'environ 40 %.

Et pourtant. Sur le terrain, l'accès au soin continue de se dégrader. Les passages aux urgences pour des motifs relèvant de la médecine de ville restent élevés. Les délais pour obtenir un rendez-vous chez un généraliste s'allongent. Des déserts médicaux apparaissent là où l'on ne les attendait pas, en périphérie urbaine notamment.

Le paradoxe n'en est pas un quand on lit l'Atlas en détail : ce n'est pas le nombre de médecins qui change, c'est leur façon d'exercer. Le modèle qui a tenu la médecine de ville pendant cinquante ans, l'installation libérale isolée, n'est plus celui que choisissent les nouveaux entrants. C'est un changement de modèle. Pas une crise des effectifs.

La nouvelle génération s'oriente vers l'installation non-isolée

Le signal est très net quand on suit la cohorte des nouveaux médecins. L'Atlas 2025 du CNOM publie un suivi longitudinal des 1 979 médecins généralistes primo-inscrits au 1er janvier 2010. Le constat : 46,1 % ont débuté en activité intermittente (essentiellement remplacements), et seulement 16,5 % en libéral exclusif régulier. Le modèle de l'installation immédiate à la fin de l'internat ne concernait déjà qu'une minorité.

Ils ne fuient pas la médecine de ville. Ils refusent d'y arriver seuls.

Lecture de l'Atlas 2026, Ma Plateforme Santé

La trajectoire vers l'installation existe — elle est différée. Quinze ans plus tard, 86,3 % de cette cohorte sont en activité régulière, dont 51,8 % en libéral. Le parcours type devient : salariat ou remplacement, puis installation, mais en équipe. C'est ce que confirme la répartition actuelle : 40 % des généralistes exercent déjà en cabinet pluriprofessionnel, et 17 % (un sur six) spécifiquement en maison de santé pluriprofessionnelle (MSP, source DREES ER1244, octobre 2022).

Les attentes de cette génération sont cohérentes : temps de soin préservé, partage de la charge administrative, secrétariat ou IA pour déléguer la production des comptes-rendus, organisation collective de la continuité et de l'astreinte, possibilité de prendre des congés sans fermer le cabinet. C'est exactement ce que les structures collectives, MSP, centres de santé, plateformes de coordination, sont en train de devenir.

La médecine générale recule en proportion

Autre signal fort de l'Atlas : la médecine générale pesait 47,1 % des médecins en activité régulière en 2010. Elle ne pèse plus que 40,3 % en 2026. 87 départements sur les 100 cartographiés ont vu leur densité de généralistes baisser entre 2010 et 2026. La hausse globale des effectifs masque cette érosion structurelle de la spécialité pivot.

Évolution du nombre de médecins généralistes en activité régulière en France, 2010-2026 Diagramme en barres montrant la baisse continue des effectifs de médecins généralistes en activité régulière en France, de 94 261 en 2010 à un point bas de 81 904 en 2025, avec un léger rebond à 82 701 en 2026. 94 261 93 384 92 478 91 540 90 630 89 788 88 886 88 137 87 801 87 015 86 102 85 364 84 133 82 915 82 224 81 904 82 768 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020 2021 2022 2023 2024 2025 2026
−11 493 médecins généralistes en activité régulière en 16 ans (2010–2026), soit −12,2 %. Sources : CNOM, Atlas de la démographie médicale 2022 (Figure 10) pour 2010–2022 ; Atlas 2026 Tome 2 (page 5) pour 2026 (82 768) ; effectifs 2023–2025 calculés à partir des Tableau 10 et Figure 15 des Atlas 2024, 2025 et 2026.

C'est une donnée majeure pour la médecine de ville. Le médecin généraliste reste l'acteur de premier recours pour la médecine de l'imprévu : la fièvre, l'angine, la chute, l'épisode aigu qui survient dans la journée. Quand l'offre généraliste recule, ces flux débordent vers d'autres lieux : téléconsultations sans régulation, centres de soins immédiats, et, en dernier ressort, urgences hospitalières.

→ Lire : Qu'est-ce que la médecine de l'imprévu ?

Le basculement : le salariat n'est plus minoritaire

Pour la première fois dans l'histoire de la profession en France, les médecins salariés sont plus nombreux que les médecins exerçant exclusivement en libéral. La génération qui arrive veut exercer autrement : en équipe, sur des horaires maîtrisés, avec du temps dédié à l'organisation du soin et à la formation continue.

47 % · Salariat

Premier mode d'exercice en 2026

Pourquoi Exercice en équipe, horaires maîtrisés, pas de cabinet à porter seul. Congés, formation et arrêts ne mettent pas l'activité en péril.

Impact Hôpital, centres de santé associatifs et municipaux, médico-social et structures associatives captent la nouvelle génération. Les MSP doivent désormais aussi proposer des postes salariés.

41,6 % · Libéral exclusif

En recul progressif depuis 15 ans

Pourquoi le recul Charge administrative structurelle, isolement, fragilité financière individuelle face aux aléas (congés, maladie, formation continue).

Impact Le cabinet seul disparaît au profit de l'exercice en groupe (MSP, cabinets pluriprofessionnels, CPTS). La médecine libérale reste, mais elle se collectivise.

11,4 % · Activité mixte

Formule de transition

Pourquoi Combine sécurité salariale et autonomie libérale, souvent via des vacations hospitalières ou en centre de santé. Plébiscitée par les jeunes installés.

Impact Crée des ponts naturels ville ↔ hôpital ↔ centres, utiles pour la coordination des parcours et le recrutement des structures.

Ce que l'Atlas confirme : la féminisation se poursuit (50,5 % de femmes en 2026, contre 40,1 % en 2010), l'âge moyen baisse à 49,9 ans, et la profession se recompose autour de modèles organisationnels nouveaux. Le salariat n'est pas un refus de la médecine de ville, c'est un refus d'un mode d'exercice donné.

Quelles fondations pour la médecine de ville de demain ?

Du basculement vers le salariat et du recul de la médecine générale découle un chantier organisationnel. Les dernières publications officielles, rapport IGAS sur les CSNP, stratégie nationale IA en santé 2025-2028, Réseau France Santé, convergent vers quatre axes pour reconstruire la médecine de ville.

Pluriprofessionnalité et équipe

MSP, centres de santé, exercice coordonné en CPTS. C'est ce que choisissent déjà 40 % des généralistes. La structure devient le lieu d'exercice naturel, pas le cabinet seul.

Délégation et coordination

Infirmier en pratique avancée, assistant médical, secrétariat médical, coordination ville ↔ hôpital ↔ médico-social. Le médecin reprend le cœur de métier en confiant ce qui peut l'être.

Télémédecine, dispositifs connectés, DTx

Téléconsultation régulée, téléexpertise, objets de santé connectés, thérapies digitales. Des outils utiles quand ils sont intégrés à l'organisation, pas plaqués dessus.

IA et SI cliniques dédiés

Compte-rendu automatisé, cotation, alimentation du DMP, copilote clinique. La priorité n°1 de la stratégie nationale IA santé vise directement les 20 % du temps soignant aujourd'hui consacrés à l'administratif.

Les MSP, centres de santé et plateformes de coordination deviennent les lieux naturels d'exercice. Pas par contrainte, par choix. Les acteurs de la santé de ville qui ne prendront pas ce virage prendront du retard, sur l'attractivité médicale, sur la qualité des parcours et sur la soutenabilité économique.

L'aigu, mais aussi le suivi : le mur gérontologique

Cette analyse a résonné chez plusieurs médecins de terrain. Le Dr Cédric Villeminot, médecin généraliste à Annecy, a réagi pour rappeler que les centres de soins immédiats apportent une réponse réelle à l'aigu, mais ne suffiront pas : l'enjeu majeur qui arrive est aussi celui du suivi.

Parce que l'enjeu majeur qui arrive n'est pas seulement celui de l'aigu. C'est celui du suivi. Du chronique. De la perte d'autonomie. Du polyhandicap. Du grand âge. Des suites de chirurgie ambulatoire. De la prévention. Bref : le mur gérontologique. Et celui-là, nous le voyons venir depuis des années. Ce n'est pas de la prospective. C'est de la démographie.

Dr Cédric Villeminot, médecin généraliste, Annecy

Le mur gérontologique se profile depuis longtemps dans les projections démographiques. Il s'agit du volume croissant de personnes âgées polypathologiques que la médecine de ville devra suivre dans les prochaines années : maladies chroniques associées, fragilité, perte d'autonomie, sorties d'hospitalisation de plus en plus précoces, prévention secondaire et tertiaire. Ce volume va se concentrer sur une médecine générale en cours de réorganisation, avec moins de praticiens en proportion, et un modèle d'exercice qui change.

L'aigu est immédiatement visible : c'est l'angine du mardi qui ne trouve pas de rendez-vous. Le suivi long est silencieux jusqu'au moment où il craque : décompensation, hospitalisation, perte d'autonomie définitive. La médecine de l'imprévu et la médecine du suivi sont deux faces du même problème organisationnel. Construire l'une sans l'autre n'a pas de sens.

Trois exigences pour les SI de la médecine de ville

Coordination réelle entre acteurs

Le médecin n'est plus seul face à son patient. Le suivi mobilise généraliste, IPA, infirmier libéral, hôpital et médico-social. L'urgence du quotidien doit se réguler entre cabinets, MSP, CSI et SAS. Les outils doivent être conçus pour cette interaction multi-acteurs, pas pour un journal de cabinet : dossier partagé interopérable, agenda lisible par les partenaires, etc.

Réduire le temps administratif, pas en ajouter

La stratégie nationale IA santé chiffre à 20 % le temps soignant consacré à l'administratif. Tout outil qui ajoute un écran, un clic ou une ressaisie aggrave le problème. La barre est désormais : compte-rendu automatique, cotation automatisée, alimentation native de Mon Espace Santé, facturation intégrée.

Souveraineté et conformité par défaut

HDS, EEDS, RGPD, AI Act, ProSanté Connect, agrément CNDA, référentiels ANS : ces exigences ne sont plus des options à rajouter, ce sont le socle. Les solutions qui ne les intègrent pas nativement deviendront inutilisables dans les 3 ans qui viennent, sous l'effet du règlement EEDS et de la montée en exigence des instances publiques.

L'Atlas 2026 marque la fin du modèle libéral isolé. Pour les structures de ville, ce n'est pas une menace, c'est l'opportunité de capter une génération qui a déjà choisi l'équipe.