Ouvrir une plage d'accueil pour la médecine de l'imprévu
Le soin non programmé ne se compte pas en créneaux, il s'organise en plage. Trois chiffres et une durée suffisent à la dimensionner, et sa forme dépend de votre type de structure. Ce guide donne la méthode, le protocole pour les réunir, et les options réellement ouvertes selon que vous exercez en cabinet, en centre de santé ou en maison de santé, ou en centre de soins non programmés.
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La réponse en trois points.
- Vous absorbez déjà ce flux, mais sur du temps que personne n'a décidé d'ouvrir : 47 % des soins non programmés sont assurés sur du temps de travail non planifié, selon l'URPS d'Occitanie.
- Le créneau est la mauvaise unité : sa durée est fixe, celle du besoin ne l'est pas, et aucune moyenne publiée ne rattrape cet écart.
- Une plage se dimensionne sur trois chiffres et une durée que vous seul pouvez mesurer : combien de demandes, à quelle heure, lesquelles relèvent réellement du non programmé, et combien de temps elles prennent chez vous.
Le reste de ce guide justifie ces trois points, puis donne le protocole pour obtenir les chiffres. Si vous cherchez directement les options ouvertes à votre structure, elles sont ci-dessous.
Vos possibilités, selon votre structure
Ce que vous absorbez déjà sans l'avoir décidé
Ces trois chiffres viennent d'une même étude observationnelle, menée en octobre 2024 auprès de 306 médecins volontaires d'une seule région, avec un point de comparaison à 2022. L'échantillon est auto-sélectionné et n'est pas représentatif au sens statistique. Il a en revanche le mérite d'être mesuré et récent, ce qui est rare sur ce sujet. Sa composition mérite d'être connue avant d'en tirer quoi que ce soit pour un cabinet seul : 56 % des répondants travaillent en exercice coordonné, 30 % en cabinet de groupe, 12 % en exercice isolé. Les chiffres qui suivent décrivent d'abord des médecins qui exercent déjà à plusieurs.
Le 47 % est le chiffre qui compte. Il ne dit pas que ces cabinets refusent de s'organiser : il dit qu'ils absorbent, et qu'ils absorbent au prix de leur propre journée. L'URPS note d'ailleurs que la proportion recule, et commente que « les médecins planifient davantage leur SNP ». Le mouvement est engagé. La question de ce guide est de savoir sur quoi le calibrer.
Un mot sur la précision de ce chiffre. La synthèse du même rapport donne le phénomène en fourchette : « entre 10 à 50 % des SNP sont assurés en plus du temps de travail initialement organisé par les médecins (pause, en soirée…) »2. Le 47 % est une moyenne de parts déclarées, pas une mesure au point près. C'est un ordre de grandeur solide, et il faut le lire comme tel.
Notez enfin ce que mesure le troisième chiffre : le temps consacré aux demandes, et non aux seules consultations. Ce qui se passe avant que le patient entre est dedans.
Les modes de prise en charge que cite l'URPS. Le rapport écrit qu'« 42 % des SNP sont assurés par une plage horaires dédiée avec rdv et 28 % assurent les prises en charges des SNP entre deux rdv (hors temps de pause) », et donne quatre autres modalités : programmation sur temps de pause 18 %, report en fin de plage de consultations 17 %, plage dédiée sans rendez-vous 10 %, orientation vers un service d'urgences 7 %2.
Ces pourcentages totalisent 122 %, donc ils ne forment pas une répartition. Le rapport ne dit pas non plus sur quoi chacun est calculé : la phrase citée porte sur les soins, la formulation des suivantes laisse entendre les médecins, et une même prise en charge peut relever de deux modalités. On ne peut donc ni les additionner, ni les convertir en part de praticiens. Ce qu'ils établissent malgré tout, c'est que les trois façons d'insérer la demande dans un interstice, entre deux rendez-vous, sur un temps de pause ou en fin de plage, pèsent chacune lourd. C'est la même réalité que le 47 %, vue par un autre angle.
Le créneau d'urgence, une durée fixe pour un besoin variable
En cabinet, on dit « créneau d'urgence ». Le mot est juste, et ce guide ne cherche pas à le corriger : il désigne très bien ce qui arrive, y compris quand la situation n'a rien de vital. Ce qui mérite d'être examiné, c'est l'unité de mesure qu'il transporte.
Un créneau est une boîte de durée fixe. Or ce qui arrive n'a pas de durée fixe. En réservant quatre boîtes de quinze minutes, vous ne réservez pas du temps pour l'imprévu, vous pariez sur une durée moyenne que vous ne rencontrerez presque jamais. Le pari se solde de deux façons : du temps mort quand la demande est plus courte que prévu, un débordement à 19 h quand elle est plus longue.
Une plage d'accueil est autre chose : une fenêtre ouverte sur un flux, dont on connaît le volume attendu, l'heure où il se concentre, et la règle qui dit quand elle est pleine. Tout ce guide consiste à réunir ces trois éléments.
Ce que la durée moyenne ne dit pas
L'objection classique à l'ouverture d'une plage est qu'une demande non programmée mangerait la journée. Les chiffres disponibles disent le contraire, mais ils disent surtout autre chose, et c'est cette autre chose qui compte.
« Ces consultations durent en moyenne 16 minutes, un temps légèrement, mais significativement, plus court que celui passé en consultation programmée (18 minutes en moyenne). »
DREES, Études et Résultats n° 1138, janvier 2020, à propos des demandes de consultations non programmées pour le jour même ou le lendemain3
Deux précautions s'imposent avant d'utiliser cette comparaison, et elles ne sont presque jamais prises.
Première précaution : les 18 minutes ne sont pas une durée de consultation programmée. La DREES les reprend d'une publication antérieure, l'Études et Résultats n° 1113 de mai 2019, où la phrase exacte est : « La durée moyenne de consultation déclarée par les médecins généralistes est de 18 minutes »4. Il s'agit de la moyenne de toutes les consultations, non programmées comprises. La durée des seules consultations programmées n'a jamais été publiée. L'écart réel est donc un peu supérieur à deux minutes, sans que personne puisse dire de combien.
Seconde précaution : la DREES écrit elle-même « légèrement ». L'écart est statistiquement significatif, et il est mince. On ne construit pas une organisation sur deux minutes. Les deux publications s'appuient par ailleurs sur le même quatrième Panel d'observation, dont l'enquête s'est déroulée d'octobre 2018 à avril 2019 auprès de 3 076 médecins : c'est une donnée structurelle, pas un instantané de la situation actuelle.
Une mise à jour existe, mais elle ne tranche pas. Le cinquième Panel, publié le 26 août 2026 sur une enquête menée auprès de 8 020 médecins entre octobre 2025 et janvier 2026, porte la durée moyenne déclarée à 18,7 minutes7. Mais il ne distingue pas le programmé du non programmé : la comparaison de 2018-2019 reste donc la seule publiée, et les deux éditions du Panel ne sont pas directement comparables entre elles. Nous détaillons ce cinquième Panel dans notre analyse du temps de travail du médecin généraliste.
L'étalement, que personne n'a mesuré
Voici le point important. Aucune publication nationale ne donne la dispersion des durées de consultation. La seule variation publiée est une variation entre médecins : « près de quatre généralistes sur dix déclarent qu'une consultation dure en général 15 minutes, un tiers 20 minutes »4. C'est une valeur typique déclarée par chaque praticien, qui efface par construction ce qui nous intéresse : l'écart entre deux consultations d'une même journée.
Cet étalement est pourtant ce qui fait déborder une journée. Un renouvellement d'ordonnance urgent et une suture n'appartiennent pas au même monde, et aucune moyenne ne les réconcilie. La statistique nationale ne connaît qu'une durée typique déclarée : personne n'a publié à quoi ressemble l'étalement d'une journée réelle.
Les structures entièrement bâties pour l'imprévu en ont tiré les conséquences : elles ont cessé de s'engager sur la durée d'une consultation pour s'engager sur le temps total du patient. C'est l'objet de la section consacrée aux CSNP, plus bas.
C'est une limite de la littérature, et c'est aussi ce qui rend la suite de ce guide nécessaire. Une grille figée à 15 ou 20 minutes se trompe dans les deux sens : elle immobilise vingt minutes pour un besoin qui en demandait dix, et elle en manque pour celui qui en demandait trente. Le problème n'a jamais été la durée du soin non programmé. Il est dans l'unité de temps qu'on lui impose, et la seule façon de connaître la vôtre est de la mesurer.
Le non programmé ne dit pas tout
L'expression « soins non programmés » s'est rétrécie à l'usage. Elle désigne de plus en plus la demande régulée, celle qui arrive par le 15 ou le 116 117 via le Service d'Accès aux Soins. Le Collège de la médecine générale rappelle d'ailleurs que le SAS « ne remplace pas l'organisation des médecins dans leurs cabinets ou sur leur territoire. Il vient en complément »1.
L'essentiel de ce qui arrive au cabinet vient d'ailleurs : de la patientèle habituelle, dont le besoin n'était pas anticipé. C'est ce périmètre plus large que désigne la médecine de l'imprévu, et c'est lui qu'une plage d'accueil doit couvrir.
- Angine, otite ou conjonctivite survenue dans la journée
- Fièvre inexpliquée depuis 48 heures
- Entorse, chute, petite traumatologie
- Cystite, infection urinaire aiguë
- Douleur abdominale récente
- Renouvellement d'ordonnance qui ne peut pas attendre
Ce qui n'entre pas dans une plage d'accueil. Le motif qui surgit en cours ou en fin de consultation, souvent appelé syndrome du pas de la porte, relève bien de l'imprévu. Mais il ne peut entrer dans aucune organisation de flux, puisque le patient est déjà dans le bureau. Il appelle une réponse en amont de la consultation, du côté du recueil et de la préparation, pas du côté de l'agenda. Ce guide ne le traite pas.
En mai 2025, le Collège de la médecine générale, conseil national professionnel de la discipline, a décrit quatre organisations possibles du non programmé en cabinet1 : des créneaux définis quotidiennement et réservés aux demandes du jour ; l'ajout de créneaux sur les temps de pause, le midi, en fin de journée ou entre deux rendez-vous ; en cabinet de groupe ou en maison de santé, un praticien désigné dédié aux demandes du jour ; une organisation de type urgence avec des boxes, où une secrétaire ou une assistante évalue le degré d'urgence et dirige les patients.
Présentées ainsi, elles ont l'air de quatre choix offerts à tous. Elles ne le sont pas. Deux d'entre elles supposent des ressources que toutes les structures n'ont pas, et une troisième n'est pas une organisation du tout. Le même document avance qu'« environ 30 % des créneaux de rendez-vous des médecins généralistes intègrent une réponse aux demandes de SNP, selon les jours de la semaine, les moments de l'année, le nombre de médecins absents non remplacés, l'afflux touristique »1 : un dire d'experts issu d'un séminaire, sans échantillon publié, utilisable comme ordre de grandeur et rien de plus.
Voici ce qui vous est réellement ouvert, selon votre structure.
En cabinet : une option, et une soupape
Si vous exercez seul ou à deux, deux de ces organisations vous sont pratiquement fermées. Le praticien désigné suppose un groupe assez fourni pour qu'un médecin se consacre aux demandes du jour sans vider le reste de l'agenda ; à deux, il faudrait alterner, ce qui coûte une journée à celui qui ne la porte pas. Le tri en boxes suppose des locaux et du personnel dédiés. Il vous reste les créneaux réservés chaque jour, et les créneaux sur les temps de pause.
Or la seconde n'est pas une organisation, c'est un amortisseur : elle ne fait pas de place au flux, elle le fait tenir sur du temps personnel. C'est l'une des formes de ce que l'URPS d'Occitanie chiffre à 47 % du non programmé assuré sur du temps de travail non planifié2. Vous avez donc une vraie option, et une soupape.
La DREES confirme que cette charge repose sur vous seul : 44 % des médecins exerçant seuls déclarent être organisés à titre individuel pour prendre en charge systématiquement les demandes du jour même ou du lendemain, contre 32 % des médecins en groupe6. Elle donne aussi le total, et il ne va pas dans votre sens : en cumulant organisation individuelle et organisation collective, 58 % des médecins en groupe déclarent pouvoir prendre en charge systématiquement ces demandes, contre 44 % pour vous6. Vous êtes plus nombreux à vous organiser vous-même, précisément parce que vous n'avez personne sur qui vous appuyer, et vous finissez moins bien couvert.
Ce qui compte le plus ici : la règle de fermeture. En groupe, une plage qui déborde peut être reprise par un confrère. Seul, il n'y a pas de relais : le dépassement se paie intégralement sur votre fin de journée. Décider à froid à quel moment la plage est pleine, et le faire savoir à l'accueil, est la seule protection dont vous disposez.
En centre de santé ou en MSP : mutualiser la disponibilité
L'exercice regroupé ouvre la troisième organisation, le praticien désigné, et c'est le seul cadre où la disponibilité cesse d'être individuelle. La DREES a mesuré ce basculement sur le quatrième Panel, celui-là même dont viennent les 16 et 18 minutes, donc sur un terrain d'octobre 2018 à avril 2019 : 49 % des médecins en groupe déclarent qu'une organisation collective permet de prendre en charge systématiquement les demandes non programmées, et cette proportion monte à 61 % en maison de santé pluriprofessionnelle, contre 45 % en groupe monodisciplinaire et 48 % en groupe pluriprofessionnel6.
C'est l'enseignement à retenir, et il est contre-intuitif : la maison de santé ne rend pas chaque médecin plus disponible. Les médecins en groupe sont même moins nombreux à s'organiser à titre individuel que ceux qui exercent seuls, 32 % contre 44 %. Ce que la MSP fait, c'est mutualiser la disponibilité.
La DREES avance deux explications à cette avance des MSP : « les exigences du cahier des charges liées aux soins non programmés des MSP ACI », et le projet de santé, « qui contient souvent un volet dédié »6. Autrement dit, ce qui produit l'organisation collective, c'est le fait de l'avoir écrite.
Elle recense aussi les formes concrètes que prend cette organisation : « plages horaires vacantes dans les agendas des médecins, prise en charge coordonnée avec les professions paramédicales, en particulier pour le volet des visites à domicile non programmées, embauche d'un remplaçant dédié aux SNP, formation du secrétariat à la régulation des urgences »6. Ces proportions ont sept ans. Elles décrivent une structure d'exercice, pas l'état de votre territoire cette année.
Votre question de dimensionnement change donc de nature. Elle n'est plus « combien de créneaux j'ouvre », elle devient « qui porte la plage aujourd'hui, et selon quel tour de rôle ». Les trois chiffres de la méthode se mesurent alors à l'échelle de la structure et non du praticien : la médiane de 5 demandes par jour relevée par l'URPS est une médiane par médecin, elle se cumule.
En CSNP : le flux remplace la plage
Dans un centre de soins non programmés doté d'un plateau technique, la plage disparaît au profit d'un flux continu. L'IGAS, qui a évalué ces structures en octobre 2025, décrit les centres équipés d'une infirmière comme « organisés selon un modèle de service d'urgence avec un accueil et un “tri” par une infirmière, une installation dans un box de consultation où l'infirmière prend les constantes et la consultation d'un médecin qui se déplace de box en box »5.
La conséquence est structurelle. Dès lors que le médecin circule, le temps que le patient passe dans la structure cesse d'être égal au temps de médecin qu'il consomme. La durée de consultation perd son statut de variable pilotable, et le temps de passage le prend. C'est pourquoi ces centres communiquent sur une sortie en moins d'une heure, et jamais sur la durée de leurs consultations.
Deux constats de l'IGAS expliquent qu'aucune durée n'y soit transposable. D'abord le case-mix va du simple au sextuple d'un centre à l'autre : « la part de la traumatologie pouvait varier de 10 % à 60 % de l'activité totale selon la spécificité de ces centres, leur ancrage territorial et les liens tissés avec les services d'urgence ». Ensuite leur activité écarte ce qui allonge, puisque ces médecins « ne prennent pas en charge les patients chroniques et/ou âgés qui nécessitent un temps de consultation plus important ainsi qu'un suivi »5.
Un modèle à connaître, pas à copier. L'IGAS rapporte un signalement de la CNAM dans les Bouches-du-Rhône sur des montages « essentiellement construits sur des schémas d'optimisation de facturation », parmi lesquels « une organisation accélérée permettant de grandes volumétries de patientèle et de file active »5. La vitesse y est aussi un modèle économique, et elle fait l'objet de contrôles.
Ce qui se transpose à un cabinet ou à une maison de santé n'est donc ni la cadence, ni le plateau technique. C'est l'unité de mesure : cesser de raisonner sur la durée d'un acte qu'on ne maîtrise pas, pour raisonner sur le temps total du patient. Avec une réserve, qui fixe la portée de l'exercice. Dans un CSNP, le temps du patient se détache du temps de médecin parce que l'infirmière, les boxes et la circulation du médecin font avancer plusieurs prises en charge à la fois. Un cabinet n'a pas ce parallélisme : son temps de passage se résume à l'attente plus la consultation, et la seule des deux qui s'organise est l'attente. C'est aussi la seule part sur laquelle vous pouvez agir sans toucher au soin.
Dimensionner une plage : trois chiffres et une durée
Une plage d'accueil se dimensionne sur trois chiffres et une durée, celle que vous seul pouvez observer. Aucun ne s'obtient par estimation : elles se relèvent. Le protocole pour les réunir est donné à la section suivante.
Combien : le volume
Le nombre de demandes non programmées reçues par jour, exprimé en médiane et non en moyenne. La médiane résiste aux journées exceptionnelles, la moyenne non. L'URPS d'Occitanie situe cette médiane à 5 demandes par jour et par médecin, ce qui donne un ordre de grandeur, jamais votre chiffre.
Quand : la demande, puis la venue
Deux horaires, et non un seul. L'heure à laquelle la demande arrive vous dit de quel délai vous disposez. L'heure à laquelle le patient peut réellement se déplacer détermine, elle, où poser la plage. Les deux coïncident rarement : un parent appelle le matin pour son enfant et ne peut venir qu'après l'école.
Quoi : la part réellement non programmée
Toutes les demandes qui se présentent comme urgentes ne le sont pas. L'URPS d'Occitanie relève que 52 % seulement des demandes sont évaluées comme relevant réellement du soin non programmé. Sans qualification en amont, une plage se remplit d'autre chose que ce pour quoi elle a été ouverte.
Ces trois chiffres se combinent simplement. Le volume médian, multiplié par la durée médiane que vous aurez observée, donne l'épaisseur de la plage. L'heure d'arrivée donne sa position dans la journée. La part réellement non programmée donne sa règle d'entrée. Reste l'étalement, qui ne se multiplie pas. Une plage calée sur deux médianes tient les journées ordinaires et cède les autres : c'est le défaut du quota figé, déplacé d'un cran. C'est donc lui qui commande la quatrième décision, la seule qui ne soit pas un chiffre : la règle de fermeture. Elle ne corrige pas le dimensionnement, elle décide à l'avance de ce qui arrive aux journées que la médiane ignore.
Dire stop à la plage n'est pas dire non au patient. Ce sont deux gestes différents, et les confondre est la raison pour laquelle beaucoup de cabinets renoncent à ouvrir. Une plage pleine dont l'attente est visible laisse le patient décider lui-même : rester, revenir plus tard, ou aller ailleurs en connaissance de cause. Tout le monde n'est pas vu le jour même. Personne ne repart sans réponse, et vous cessez d'arbitrer à sa place.
Quatre erreurs de dimensionnement
Elles reviennent systématiquement, et chacune a une cause identifiable.
Le quota figé
Bloquer quatre ou cinq créneaux parce que le chiffre paraît raisonnable. Un quota fixe ne pilote pas une demande variable : il produit du temps mort les jours creux et du débordement les jours chargés, sans jamais s'ajuster.
La plage posée sur le temps qui reste
Une plage placée en bout de journée parce que c'est ce qu'il restait ne reçoit pas le flux, elle reçoit le retard accumulé. Une plage placée en fin d'après-midi parce que c'est là que les patients peuvent venir est une décision. L'horaire peut être le même, la différence tient à ce qui l'a choisi.
La plage sans qualification
Ouvrir sans savoir ce qui entre revient à confier l'arbitrage au secrétariat, qui le porte seul et sans critère écrit. L'URPS mesure que 77 % des demandes arrivent par téléphone, le secrétariat en première ligne, et que 52 % seulement relèvent réellement du non programmé.
La plage sans règle de fermeture
Une plage qu'on ne sait pas déclarer pleine déborde par construction. La règle de fermeture doit être décidée à froid, écrite, et connue de l'accueil, faute de quoi elle se prendra à 19 h, dans les pires conditions.
Deux semaines pour mesurer
Les trois chiffres de la méthode n'existent dans aucune publication, parce qu'ils sont propres à votre structure. Dix jours ouvrés de relevé suffisent à les obtenir. Le relevé se tient à l'accueil, sur une seule ligne par demande.
| Ce que l'accueil note | Pourquoi |
|---|---|
| L'heure de la demande | C'est elle qui donnera la courbe d'arrivée, donc la position de la plage dans la journée. |
| Le motif, en clair | Pour distinguer après coup ce qui relevait réellement du non programmé, et pour construire vos propres critères d'entrée. |
| Le canal d'arrivée | Téléphone, passage au comptoir, en ligne. L'URPS observe une forte prédominance du téléphone, mais votre répartition peut différer. |
| L'heure que le patient propose | Quand il ne peut pas venir tout de suite, l'heure qu'il demande. C'est le second des deux horaires, celui qui dit où poser la plage, et aucune source publiée ne le donne à votre place. |
| La décision prise | Vu le jour même, reporté, réorienté, refusé. C'est la mesure de ce que vous absorbez réellement, et de ce qui sort. |
| L'heure d'entrée et de sortie | Sur les patients vus, elles donnent la durée réelle et surtout son étalement, le chiffre qu'aucune publication ne fournit. |
Au terme des dix jours, trois calculs donnent les trois chiffres : la médiane du nombre de demandes par jour, l'histogramme des heures que les patients proposent, par tranche de deux heures, et la part des demandes que vous jugez, après coup, réellement non programmées. Le relevé livre en plus la grandeur qu'aucune publication ne fournit : la médiane des durées observées sur les patients vus, et l'écart entre la plus courte et la plus longue. Le volume médian multiplié par cette durée médiane donne l'épaisseur de la plage, l'histogramme sa position dans la journée, la part réellement non programmée sa règle d'entrée. C'est cet écart qui règle la fermeture : si vos durées vont de six à trente minutes, une plage d'une heure et demie dimensionnée sur la médiane déborde dès deux consultations longues, et vous savez avant d'ouvrir à quel moment la déclarer pleine. La plage se réévalue deux fois par an, parce que le volume varie avec les saisons, les absences non remplacées et l'afflux touristique, comme le note le Collège de la médecine générale.
Les structures qui ont résolu la question l'ont outillée, et l'IGAS le documente. Elle décrit des bornes qui recueillent à l'arrivée « les informations administratives du patient et également son motif de consultation », puis émettent un ticket d'insertion dans la file d'attente. Elle note surtout qu'« un des réseaux, afin de faciliter l'attente, envoie par un SMS, quelques minutes avant l'horaire prévu de consultation, un rappel au patient qui lui permet ainsi de ne pas attendre dans la salle d'attente »5. Le même rapport relève par ailleurs qu'une partie de l'activité de ces structures « ne peut pas être cotée (accueil et tri notamment) » : le temps passé à qualifier une demande n'est payé par personne.
Ce relevé peut être tenu sur papier, et il vaut mieux le tenir sur papier que ne pas le tenir. Il a néanmoins un coût pour l'accueil, et il ne produit rien entre deux campagnes. Ma Plateforme Santé alimente les mêmes lignes en continu, sans que personne ait à les noter : l'heure de la demande et l'heure que le patient choisit, qui sont les deux horaires du deuxième chiffre ; le motif, qualifié avant l'arrivée, qui donne le troisième ; la durée enfin, mesurée entre l'entrée et la sortie, avec son étalement, puisque le patient réserve sa place dans une salle d'attente pilotée où il est prévenu du moment de se déplacer. Le volume se compte tout seul. Le canal et la décision restent à votre main. Le dimensionnement de la plage devient une donnée observée plutôt qu'une intuition.
Une pause est une pause, pas un tampon de l'emploi du temps
Revenons au chiffre par lequel ce guide a commencé. 47 % du soin non programmé est assuré sur du temps de travail non planifié, et 18 % des médecins interrogés déclarent programmer sur leurs temps de pause2. Les deux chiffres n'ont pas la même base, le premier porte sur des soins et le second sur des médecins, mais ils décrivent le même phénomène. Ce n'est pas un défaut d'organisation, c'est une organisation par défaut : faute de place prévue, le flux occupe les interstices, et les interstices d'une journée de médecin s'appellent le déjeuner et la fin de journée.
Ce que Ma Plateforme Santé change n'est pas la quantité de temps consacrée à l'imprévu, c'est sa forme. Deux décisions suffisent, et aucune ne demande d'ouvrir une minute de plus.
Réunir plutôt que disperser
Quatre créneaux de quinze minutes éparpillés dans la journée grignotent quatre interstices et n'en laissent aucun intact. La même heure, ouverte d'un bloc, n'en consomme qu'un seul. Le flux se régule alors à l'intérieur de la plage au lieu de buter sur des bords fixes : la consultation de six minutes libère du temps pour celle qui en demandera vingt-cinq, ce qu'un créneau cloisonné ne permet jamais.
Poser la plage quand les patients peuvent venir
C'est la conséquence directe du deuxième chiffre de la méthode : l'heure de la demande n'est pas l'heure de la venue. Une plage de 16 h 30 à 19 h en semaine attrape la sortie d'école, donc les parents et leurs enfants, et la sortie de bureau, donc les actifs qui ne peuvent pas s'absenter en journée. Le mercredi matin de 9 h à 12 h répond à la même logique pour les familles. Ce sont des exemples, pas une recommandation : c'est votre relevé de deux semaines qui dira quand vos patients peuvent se déplacer.
Et à l'échelle du territoire. Si les structures voisines ouvrent toutes leur plage le même jour, le territoire reste découvert le reste de la semaine. S'accorder pour alterner, les lundi et mardi pour les unes, les jeudi et vendredi pour les autres, couvre la semaine sans demander à personne d'ouvrir davantage. C'est une conversation de CPTS ou de coordination locale, et elle suppose seulement que chacun sache ce que font les autres.
Et le déjeuner
Une plage méridienne n'est pas interdite, elle est même souvent la bonne réponse pour les actifs. Ce qui la rend tenable, c'est de la borner. Une pause qui ne sert qu'à absorber ce que la matinée n'a pas pu prendre n'est plus une pause, c'est un tampon. Et un tampon, par construction, se remplit jusqu'à ce qu'il déborde : en pratique, on mange entre deux patients, ou on ne mange pas.
Ouvrir une plage de midi décidée, avec une heure de fin et une règle de fermeture, c'est exactement l'inverse de laisser le midi se faire grignoter. Le repas cesse d'être la variable d'ajustement, parce qu'il n'est plus ce qui reste après le flux, mais ce qui a été réservé avant lui.
Ce que décrit ce médecin n'est pas la disparition du dimensionnement, c'est sa fréquence. La plage se décide une fois, sur des chiffres observés, et le calcul quotidien, créneau par créneau, cesse.
« Je n'ai plus à calculer combien de créneaux ouvrir ni leur durée. Je prends la liberté d'ouvrir ma salle d'attente pour le non programmé deux heures le soir ou trois heures le matin. Ça me libère. »
Un médecin utilisateur de Ma Plateforme Santé
Questions fréquentes
Combien de créneaux faut-il bloquer pour les soins non
programmés ?
Aucun chiffre national ne répond à cette question, parce que la réponse dépend du volume et de l'heure d'arrivée des demandes dans votre structure. L'URPS d'Occitanie mesure une médiane de 5 demandes par jour sur 306 médecins volontaires en octobre 2024, et le Collège de la médecine générale évoque environ 30 % des créneaux, sans échantillon publié. Ces deux repères cadrent un ordre de grandeur, ils ne dimensionnent pas votre agenda. La seule méthode fiable consiste à relever vos propres demandes pendant deux semaines.
Une consultation non programmée est-elle plus courte qu'une consultation
programmée ?
En moyenne oui, mais l'écart est mince et la moyenne cache l'essentiel. La DREES mesure 16 minutes en moyenne pour une consultation non programmée, un temps qu'elle qualifie de légèrement, mais significativement, plus court que les 18 minutes de la durée moyenne de consultation. Ces 18 minutes ne sont d'ailleurs pas une durée de consultation programmée : c'est la moyenne de toutes les consultations, non programmées comprises. Et aucune publication ne donne l'étalement des durées, qui est pourtant ce qui fait déborder une journée.
Faut-il ouvrir la plage avec ou sans rendez-vous ?
Les deux existent et l'URPS d'Occitanie les distingue : elle chiffre à 42 % la part des soins non programmés assurés par une plage dédiée avec rendez-vous, contre 10 % pour une plage dédiée sans rendez-vous. La question du rendez-vous est secondaire par rapport à deux autres : savoir ce qui entre dans la plage, donc qualifier la demande en amont, et savoir quand elle est pleine, donc disposer d'une règle de fermeture.
Le Service d'Accès aux Soins remplace-t-il l'organisation du
cabinet ?
Non. Le Collège de la médecine générale écrit que le SAS ne remplace pas l'organisation des médecins dans leurs cabinets ou sur leur territoire, et qu'il vient en complément. Le SAS régule une partie de la demande, celle qui passe par le 15 ou le 116 117. L'essentiel de ce qui arrive au cabinet vient de la patientèle habituelle, dont le besoin n'était pas anticipé.
Faut-il réserver la plage à la patientèle du cabinet ?
C'est ce que font la plupart des structures. Le Collège de la médecine générale observe que ces créneaux dédiés sont souvent réservés à la patientèle du médecin traitant ou du cabinet. C'est une décision d'organisation légitime, à condition d'être explicite : une plage dont la règle d'accès n'est pas écrite se remplit au premier arrivé, et c'est le secrétariat qui porte seul l'arbitrage.
Sources
- Collège de la médecine générale. Soins non programmés en médecine générale, sur les horaires et la continuité des soins. Mai 2025. Travaux coordonnés par les Drs Alice Perrain et Sophie Siegrist. Les chiffres cités relèvent d'un dire d'experts issu d'un séminaire professionnel, sans échantillon ni méthodologie publiée.
- URPS Médecins Libéraux d'Occitanie. Prise en charge des soins non programmés. Études prospectives 1, 2024-2025. Étude observationnelle d'octobre 2024, publiée en février 2025. 306 médecins volontaires d'une seule région, échantillon auto-sélectionné et non représentatif au sens statistique, avec un point de comparaison à 2022. Les modes de prise en charge y sont une question à réponses multiples, et ne s'additionnent pas. Consulter
- DREES. Plus de 8 médecins généralistes sur 10 s'organisent au quotidien pour prendre en charge les soins non programmés. Études et Résultats n° 1138, 22 janvier 2020. Quatrième Panel d'observation des pratiques et des conditions d'exercice en médecine générale, enquête d'octobre 2018 à avril 2019 auprès de 3 076 médecins. Consulter
- Chaput H. et al. Deux tiers des médecins généralistes libéraux déclarent travailler au moins 50 heures par semaine. DREES, Études et Résultats n° 1113, mai 2019. Même Panel. C'est la source des 18 minutes, qui y désignent la durée moyenne de toutes les consultations et non des seules consultations programmées. Consulter
- IGAS. Évaluation des centres de soins non programmés : mieux structurer l'offre. Rapport n° 2025-050R, octobre 2025, par Delphine Corlay et Alain Morin. Constats de mission issus de déplacements sur site, sans échantillon représentatif. Lire notre synthèse du rapport
- Biais M., Cassou M., Franc C. Les médecins généralistes exerçant seuls et ceux en maison de santé pluriprofessionnelle se distinguent par une plus grande disponibilité pour les patients. DREES, Études et Résultats n° 1301, mai 2024. Exploitation de la première vague du même Panel 2018-2019, celle qui comportait le module dédié aux soins non programmés. Consulter
- DREES. Études et Résultats n° 1381, 26 août 2026. Cinquième Panel d'observation, enquête menée d'octobre 2025 à janvier 2026 auprès de 8 020 médecins généralistes libéraux. Donne 18,7 minutes de durée moyenne déclarée, toutes consultations confondues, sans distinguer le programmé du non programmé. La DREES signale que les éditions successives du Panel ne sont pas directement comparables. Lire notre analyse
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